De l’Occupation à la guérilla au Guatemala, la « Vie manifeste » de Michèle Firk

 

Radical : Jean-Gabriel Périot raconte la critique de cinéma devenue révolutionnaire en Amérique du Sud, avec une passionnante enquête d'archives.

Et si ça ne suffisait pas de critiquer les films, qu'il s’agissait aussi, pour être vraiment conséquente, de transformer le monde par l'action directe ? C'est la section Cannes Classics, refuge des joies patrimoniales sous les combles du Palais, qui abrite cette année le film le plus dé-ter du Festival, un docu biographique qui cherche, comme son héroïne, l'alliance réelle de l'esthétique et du politique, sinon le basculement résolu, radical, de celle-là dans celui-ci. Retraçant dans Une vie manifeste l'existence entière, à plusieurs sens du mot, de la critique de cinéma, travailleuse du film, photographe et militante révolutionnaire Michèle Firk (1937-1968), changée en mythe par son combat mortel de la guérilla au Guatemala, le cinéaste Jean-Gabriel Périot nous fait, comme à son habitude (d'Une jeunesse allemande en Retour à Reims) le présent d'un passé sous la forme de ressources, pas seulement historiques. Comment dialoguer avec la morte, s'agit-il de la ressusciter ? Le travail de montage d'archives, ses multiples registres d'images, se double d'une recherche à plusieurs voix : le « tu » qui s'adresse à elle (par la voix de la cinéaste Alice Diop), les écrits de Firk (lus par l'actrice Nadia Tereszkiewicz), et enfin sa voix réelle, telle qu'enregistrée en son temps dans des émissions de radio.

Fille de parents juifs de l'Est exilés en France, elle est enfant sous l'Occupation (« en apprenant à parler, nous apprenions à nous taire »), traverse une nuit la ligne de démarcation avec sa mère, échappant à l'arrestation en se terrant contre elle dans un fossé. Ce vécu de la persécution la place pour toujours du côté des opprimés. N'oubliant jamais que « sous d'autres latitudes, le Juif est remplacé par l'Arabe, le Noir ou l'ouvrier », elle rejoint plus tard la lutte du FLN en France puis en Algérie après l'indépendance, et à partir de 1963 la révolution cubaine aux côtés de Che Guevara et de Fidel Castro.

Partie pour une semaine, elle y reste d'abord un an, puis y retournera, sa vie définitivement changée par sa participation réelle au combat anti-impérialiste et les rencontres guérilleros qui l'amèneront au Guatemala. Les incroyables noticieros, actualités cubaines de l'ICAIC de Santiago Alvarez, font partie des images gardant une trace de sa présence, dont le film fait le précieux et secret inventaire.

Tout en se composant de cent autres supports, scènes de films (Loridan, Rouch, Garrel) évoquant son époque et ses combats, sa carrière (sexiste et colonialiste) après ses études à l'Institut dans le cinéma, dans de beaux passages, de films sur lesquels elle écrit dans la revue Positif, et qu'on regarde à travers son analyse (féminisme de La Comtesse aux pieds nus et Hiroshima, mon amour, force éthique et politique d'Étoiles de Konrad Wolf ou Come Back, Africa de Lionel Rogosin). Une vie manifeste nous redonne accès à l'un des plus intenses accords de la pensée et de la pratique, en ce qui concerne la relation du cinéma et de la vie à la lutte. Son art de la punchline (de mémoire, « La Nouvelle Vague, c'est la substitution du cinéma de papa par celui des fils à papa. ») finit au-delà de toutes les phrases : « Vaincre ou mourir, ce n'est pas une formule, et vaincre c'est vivre », écrit-elle à l'heure de mourir.

 

Luc Chessel
Libération
26 mai 2026